Dimanche 20 mai 2007
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Sérieux comme un pape, les mains croisées sur la table, pas l'ombre d'un sourire sur le visage, Dieudonné est assis au Presse Café de la Place Bonaventure devant... un verre d'eau. Il vient tout juste de faire l'émission de radio de Paul Arcand où il a été poli, courtois et étonnamment prudent. En l'écoutant dans mon auto, je me suis demandé si je rêvais. Comment ce type posé qui défend l'ouverture et l'universalisme dès qu'il débarque au Québec peut-il être en même temps l'énervé qui, en France, est allé de procès en procès pour antisémitisme et qui, tout dernièrement aux élections présidentielles, a fait une visite remarquée chez Jean-Marie Le Pen, même s'il n'a jamais appuyé officiellement sa candidature ?
Par Nathalie Petrowski
Comment, je ne le sais pas. Tout ce que je sais, c'est qu'au Québec, Dieudonné se garde une petite gêne. Rien, ou presque, ne trahit la réputation scandaleuse, sinon franchement calamiteuse, qu'il traîne depuis un incident qui a marqué les annales de la télé française. C'était le 1er décembre 2003 sur le plateau de l'animateur Marc-Olivier Fogiel.
Au moment d'offrir sa prestation, Dieudo apparaît déguisé en colon juif et cagoulé et se met à faire l'apologie de l'axe du bien américano-sioniste avant de conclure par le salut hitlérien. Ce numéro, soi-disant improvisé, marque le début de la rupture de Dieudo avec l'élite intellectuelle et artistique parisienne. Un à un, ses potes - Jean-Marie Bigard, Laurent Ruquier, Daniel Cohn-Bendit, Thierry Ardisson, Guy Bedos et j'en passe - vont le lâcher. Pas immédiatement, mais au fil des mois alors que non seulement Dieudo refuse de faire amende honorable mais en rajoute.
Thierry Ardisson l'explique à ses convives réunis à sa table à l'émission 93, Faubourg Saint-Honoré: «Dieudo, j'ai cessé de l'inviter sur mes plateaux quand j'ai compris qu'il tapait sur les juifs pour mieux défendre les Noirs.» À quoi son voisin de table rétorque: «Moi, mon problème avec Dieudo, c'est que je sais pas si c'est un gros con, un antisémite ou un manipulateur.»
Qui a raison?
Gros con, antisémite, manipulateur: la formule est brutale, mais elle reflète bien l'espèce de malaise et l'ambivalence qu'on peut ressentir face à ce comique trop sérieux qui jure qu'il n'est pas antisémite et qu'il ne l'a jamais été.
«La preuve, c'est que malgré les 23 procès que j'ai subis, je n'ai jamais eu de condamnation, affirme Dieudonné. Mon casier judiciaire est vierge. Et puis, si je suis antisémite, expliquez-moi comment il se fait que je suis soutenu par un groupe de rabbins juifs. Si vous ne me croyez pas, allez voir sur mon site, je leur ai fait un espace. »
Les quatre rabbins en question étaient nulle part sur le site de Dieudonné. Mais j'ai fini par les retrouver sur YouTube. Il s'agit de quatre rabbins avec des barbes et des boudins qui traînent pratiquement jusqu'au plancher.
Leur groupe s'appelle Naturei Karta, un groupe aussi violemment antisioniste qu'il est pro-Hezbollah. Lors de la mort d'Arafat, ces rabbins, qui s'expriment en anglais, sont venus à Paris pour rendre un hommage à leur héros. Comme personne ne voulait les accueillir, Dieudonné les a invités dans son théâtre, La Main d'Or, au nom de la liberté d'expression. Pour ce qui est de la suite de leur amitié, s'ils jouent au golf ensemble ou s'ils se reçoivent à souper, YouTube n'en souffle pas mot.
Tout cela pour dire que s'entretenir avec Dieudonné, c'est entrer de plain-pied dans le marécage de la désinformation. Pas seulement sa désinformation à lui, celle de quiconque a déjà écrit à son sujet. Pour vous donner un exemple, aux élections présidentielles françaises, Dieudo a appuyé au premier tour José Bové.
Au deuxième, il est passé dans le camp de Ségolène Royal. Pour annoncer ses couleurs, il s'est rendu au stade Charléty le 1er mai pour se mêler aux plus de 40 000 supporters de Ségolène. Le magazine Le Nouvel Observateur et le journal Libération ont tous les deux affirmé qu'il avait été sifflé par la foule et expulsé. Or, sur le site de Dieudonné, une photo nous le montre souriant et entouré de gens qui n'ont pas l'air malheureux de le voir là.
Un article à côté de la photo explique que les grands médias français ont menti et que Dieudonné a été chaleureusement accueilli au stade. Qui a tort ? Qui à raison ? Impossible de vraiment le savoir.
C'est un exemple parmi tant d'autres, mais il permet de mesurer le grand écart que pratique la vérité dès que Dieudonné se profile à l'horizon. Chaque idée, parole ou intention qui le concerne semble avoir deux, sinon plusieurs faces, qui changent au gré du moment.
Vie privée
Qu'à cela ne tienne, profitant du fait qu'il est là devant moi, je lui demande de dissiper une ou deux confusions à son sujet. Est-ce vrai qu'il est musulman ou qu'il s'est converti à l'islam comme le veut la rumeur publique ?
Réponse: «Jamais de la vie. Je suis né dans la religion catholique. J'ai été à l'école catholique et je ne connais absolument rien de la religion musulmane. Cela dit, je ne vais pas à la messe le dimanche et je ne porte pas la croix. Je trouve ça ridicule. Si Jésus était mort sur la chaise électrique, est-ce que les chrétiens porteraient une chaise électrique autour du cou ?»
Est-il marié ? A-t-il une ou plusieurs femmes ? A-t-il des enfants ? Pour les enfants, il me répondra qu'il en a trois, âgés de 8, 12 et 14 ans. Pour la femme, par contre, il se gardera à nouveau une petite gêne en plaidant qu'il ne parle jamais de sa femme qui désire demeurer anonyme.
Non seulement son désir est-il une réalité, mais lorsqu'on tape sur Google le nom de Dieudonné avec le mot épouse, on ne trouve qu'un nom: Jany LePen, la femme du chef du Front national. L'humoriste et l'épouse du chef du Front national ont en effet fait un voyage ensemble au Cameroun récemment. Ils en ont profité pour sensibiliser l'opinion publique au génocide des pygmées.
La survie et la pérennité des pygmées est une cause fétiche pour Dieudonné. Aussi a-t-il été particulièrement ulcéré par la croisière présidentielle de Sarkozy sur le yacht du milliardaire Vincent Bolloré au lendemain de sa victoire.
«Bolloré a fait fortune avec le bois précieux africain. Il est en partie responsable de la déforestation et du génocide des pygmées», affirme-t-il.
Vérification faite, Vincent Bolloré est le riche héritier d'une famille qui a fait fortune avec le papier cigarette OCB, puis Zig Zag. Et s'il est vrai qu'en reprenant l'entreprise familiale, Bolloré a d'abord investi dans les comptoirs de commerce avec l'Afrique, c'est le fret maritime qui a rempli son compte en banque. Mais lorsqu'on milite pour une cause comme le fait Dieudonné, tout est non seulement vu à travers le prisme de cette cause, mais déformé par celle-ci.
L'année dernière, la chroniqueuse Anne-Sophie Mercier a publié chez Plon un livre sous le titre La vérité sur Dieudonné. Or celui qui affirme que la liberté d'expression est au coeur de son combat a tout fait pour en interdire la publication.
Il n'a pas entièrement réussi. Le livre a été publié mais avec à l'intérieur un avertissement ordonné par un tribunal parisien et déclinant les 11 passages injurieux à l'égard de Monsieur Dieudonné M'bala M'bala. Dans le premier passage à la page 30, l'auteur écrit que Dieudonné aimerait bien voir disparaître le philosophe Bernard-Henri Lévy. De toute évidence, Dieudonné n'a pas apprécié l'usage du verbe disparaître.
Mais lorsque je lui rappelle le sketch particulièrement grossier du spectacle Dépôt de bilan présenté au TNM. où il met en scène un BHL radin qui négocie un rabais sur un kilo de pommes de terre au marché en invoquant l'holocauste, il ne voit pas pourquoi le numéro ne m'a pas fait rigoler.
«Ce sketch-là d'abord est inspiré d'un sketch israélien qui met en scène deux coureurs. Lorsqu'on leur demande pourquoi ils se sont placés 20 mètres devant les autres, ils répondent: six millions de morts. Quant à BHL, ce n'est pas parce qu'il est un juif que je n'ai pas le droit de dire qu'il est millionnaire. De toute façon, c'est un sketch sur le devoir de mémoire. Je trouvais amusant de montrer la vulgarité dans le devoir de mémoire à travers un kilo de pommes de terre. Si je joue la corde raciste, c'est pour en montrer l'imbécillité. C'est de la caricature. Cela, les Québécois semblent l'avoir bien compris.»
À ce sujet-là, Dieudonné ne se trompe pas. D'année en année, le public québécois lui a toujours réservé un accueil chaleureux comme s'il était parfaitement imperméable à ses frasques, à ses déboires judiciaires et à ses prises de position politiques.
Est-ce de l'inconscience ? De l'indifférence ? Un manque d'information ? Une grande ouverture d'esprit ? L'amour inconditionnel de la liberté d'expression ?
Dieudonné refuse de s'avancer sur ce terrain miné. «Ici, les gens s'amusent et prennent plaisir à rigoler avec moi, répond-il. Ils prennent mes spectacles pour ce qu'ils sont: un divertissement, et c'est exactement la même chose en Belgique et en Suisse. Il n'y a qu'en France où ça pose problème et encore, ce ne sont pas tous les Français qui me détestent.»
En effet. À la fin avril, environ 5000 d'entre eux se sont massés au Palais des sports pour assister au nouveau spectacle de Dieudonné, qu'il présentera le 21, 22 et 23 juin au National à Montréal, puis à Québec (30 juin) et Gatineau (6 et 7 juillet).
Parmi les invités de marque qui se sont pointés au Palais des sports, on a vu Jany Le Pen, l'épouse du chef du Front national, un représentant de Raël, sans oublier l'écrivain Alain Soral, un ex-intellectuel de gauche qui s'est mis au service du Front national. Pas sûr que si tout ce beau monde accompagnait Dieudonné au Québec, il remplirait autant ses salles.